Marie-Anne-Charlotte de Corday d'Armont




Adieux de Charlotte à son père.

"Pardonnez-moi, mon cher papa, d'avoir disposé de mon existence sans votre permission. J'ai vengé bien d'innocentes victimes, j'ai prévenu bien d'autres désastres. Le peuple, un jour désabusé, se réjouira d'être délivré d'un tyran. Si j'ai cherché à vous persuader que je passais en Angleterre, c'est que j'espérais garder l'incognito, mais j'en ai reconnu l'impossibilité. J'espère que vous ne serez point tourmenté. (...)J'ai pris pour défenseur Doulcet : un tel attentat ne permet nulle défense, c'est pour la forme. Adieu mon cher papa, je vous prie de m'oublier, ou plutôt de vous réjouir de mon sort, la cause en est belle. J'embrasse ma sœur que j'aime de tout mon cœur, ainsi que tous mes parents. N'oubliez pas ce vers de [Thomas] Corneille : "Le crime fait la honte et non pas l'échafaud." c'est demain à 8 heures qu'on me juge.
Ce 16 juillet 1793"
Charlotte

Belle, jeune, brillante, aux bourreaux amenée,
Tu semblais t'avancer sur le char d'hyménée ;
Ton front resta paisible et ton regard serein.
Calme sur l'échafaud, tu méprisas la rage
D'un peuple abject, servile et fécond en outrage,
Et qui se croit encore et libre et souverain.

La vertu seule est libre. Honneur de notre histoire,
Notre immortel opprobre y vit avec ta gloire ;
Seule, tu fus un homme, et vengeas les humains !
Et nous, eunuques vils, troupeau lâche et sans âme,
Nous savons répéter quelques plaintes de femme ;
Mais le fer pèserait à nos débiles mains.

Un scélérat de moins rampe dans cette fange.
La Vertu t'applaudit ; de sa mâle louange
Entends, belle héroïne, entends l'auguste voix.
Ô Vertu, le poignard, seul espoir de la terre,
Est ton arme sacrée, alors que le tonnerre
Laisse régner le crime et te vend à ses lois.


(extrait de "Ode à Marie-Anne-Charlotte de Corday" d'André Chénier )
André Marie de Chénier, dit André Chénier est né le 30 octobre 1762 à Constantinople. Poète et journaliste, il fut arrêté le 7 mars 1794, alors qu’il rendait visite à son amie Mme Pastoret. Une loi est votée, interdisant toute défense aux accusés. Bientôt, les têtes tombent en foule. Le 6 thermidor, Chénier est amené à la Conciergerie pour y passer sa dernière nuit. Au matin, le jugement ayant été rédigé à l’avance, il ne peut échapper au couperet. Il est exécuté le 7 thermidor, sur la place de la barrière du Trône. Avant de mourir il aurait dit, en se frappant le front : « Pourtant, j’avais quelque chose là ! »